Quatorzième semaine du procès (copie)
Newsletter résumant la deuxième semaine du procès (12/12/2022)

Bienvenue dans la quinzième édition de la newsletter de V-Europe. La newsletter de cette semaine est rédigée par Me Nicolas Estienne, avocat de nombreuses parties civiles pendant ce procès en tant que membre de l’équipe de défense de V-Europe.

Les auditions des victimes et des familles endeuillées se sont poursuivies au cours de cette quinzième semaine de procès, où la Cour d’assises n’a siégé que le lundi 20 mars et le mardi 21 mars. Les audiences ont logiquement été suspendues le mercredi 22 mars pour faire place au recueillement, ainsi qu’aux commémorations du 7ème anniversaire des attentats. Les audiences ont également été suspendues le jeudi 23 mars pour cause de sommet européen.

La présidente a continué à faire preuve de beaucoup d’empathie à l’égard de toutes les personnes qui sont venues témoigner, ainsi que de grande qualité d’écoute. Quant aux jurés (ils sont toujours 31), ils ont suivi attentivement chacune des auditions, avec respect et émotion. Les accusés étaient tous présents lors des audiences des 20 et 21 mars.

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Sommaire

  • Lundi 20 mars - Mardi 21 mars : témoignages des parties civiles

Lundi 20 mars : témoignages des parties civiles 

Cette journée de témoignages a été relatée par BX1 (FR)

L’audience a commencé par l’audition de Madame Charlotte SUTCLIFFE, veuve de Monsieur David DIXON, décédé à Maelbeek, et maman de leur fils Henry, qui n’avait pas encore 7 ans au moment du décès de son papa.

Charlotte a commencé par dresser un portrait plein d’amour de David (dont le surnom était Did), en expliquant tout son cursus scolaire et professionnel, en faisant état de sa passion pour la musique, en épinglant son sens de l’humour et son souci des autres, tout en insistant sur le fait qu’il n’était pas matérialiste (« Tout ce qu’il souhaitait avoir c’est une bonne sono et des tonnes de disques »). Charlotte a également expliqué sa rencontre avec David et l’arrivée au sein du foyer, en 2009, de leur fils Henry, de même que leur vie à Bruxelles, où ils étaient venus s’installer, David travaillant comme ingénieur informaticien pour Euroclear.

Charlotte a déclaré que « La bombe à Maelbeek a détruit un wagon mais aussi nos vies ». Elle a indiqué qu’elle avait encore échangé des sms avec David vers 8h45’, soit peu de temps avant l’attentat. Charlotte a insisté sur l’extrême angoisse qui a été la sienne entre l’annonce de l’explosion à la station de métro Maelbeek et le moment où le décès de David a été confirmé, de même que sur les difficultés qu’elle a éprouvées pour savoir comment annoncer la nouvelle à son fils.

Henry a été prévenu du décès le vendredi 25 mars « et son monde a explosé ». Charlotte a déploré le peu de soutien qu’elle a eu de la Belgique, ce qui l’a amenée à décider de retourner au Royaume-Uni quelques mois après le décès de David. Ceci a été une cause de souffrance pour Henry, qui avait perdu son cadre de vie, ses amis, son école.

En Belgique, les médecins avaient déjà diagnostiqué un trouble autistique chez Henry après la mort de son père. En novembre 2016, au Royaume-Uni, le diagnostic d’Asperger a été confirmé. Charlotte considère que l’autisme de son enfant n’est pas imputable comme tel à l’attentat. Mais elle estime que le traumatisme lié au décès de David cause aujourd’hui encore des angoisses qui compliquent considérablement la vie et la scolarité de Henry. 

Elle a très mal vécu les formalités administratives et les expertises qui ont dû être menées pour qu’elle puisse être indemnisée, une expérience très déshumanisante pour elle : « Il m’a fallu 5 ans pour pouvoir boucler cette procédure et la charge mentale m’a fait me sentir très mal ». Charlotte souffre aujourd’hui d’un syndrome de fatigue chronique que les médecins relient directement au traumatisme des attentats.

A la fin de son témoignage, elle a indiqué que le résultat des attentats est à l’opposé de ce que les terroristes auraient souhaité : plutôt que de diviser, ils ont rapproché et créé des relations humaines et d’amour entre les victimes. « En dépit de mon état, je suis beaucoup plus forte aujourd’hui que je n’aurais pensé pouvoir l’être un jour ».

Ce témoignage a été repris par 7sur7 (FR) et MSN Nieuws (NL).

La matinée s’est poursuivie avec le témoignage de Madame Rita GERARD, de Madame Sarah ESMAEL FAZAL et de Monsieur Jonathan SELEMANI, qui sont respectivement la mère, la sœur et le compagnon de Sabrina ESMAEL FAZAL, décédée à Maelbeek à l’âge de 24 ans. 

Monsieur SELEMANI a expliqué qu’il était le compagnon de Sabrina depuis 8 ans et il a relaté les circonstances dans lesquelles il l’avait rencontrée, ainsi que la naissance de leur fils Heyden qui n’avait que quelques mois au moment du décès de sa maman. 

Quant à Madame GERARD, elle a brossé un très beau portrait de sa fille en rappelant notamment que Sabrina n’avait que 21 ans et qu’elle vivait encore chez elle quand elle a appris sa grossesse. Madame GERARD a insisté sur la longue attente qu’il a fallu endurer pour apprendre le décès de sa fille : « Trois jours sans aucune nouvelle et personne ne savait où était Sabrina ». Selon elle, depuis le décès de Sabrina, toute la famille est « à la dérive », malgré la foi chrétienne qui l’anime. Parlant de son fils Jérémy, frère de Sabrina, elle a expliqué : « Il va parfois se recueillir au cimetière, il se couche sur la tombe de sa sœur pour lui faire un câlin. Son seul refuge, c’est la pierre froide où repose Sabrina ».

Madame GERARD a encore interpelé les accusés : « Comment peut-on, au nom d’une religion, ôter la vie à des personnes innocentes ? Qu’est-ce qui a fait qu’ils ont basculé dans l’horreur absolue ? ».

Pour sa part, Sarah ESMAEL FAZAL a précisé qu’elle a aujourd’hui l’âge que sa sœur Sabrina avait au moment de son décès, qu’elle était dans la cour de récréation lorsqu’on lui a annoncé qu’une bombe avait explosé dans le métro. Elle a immédiatement ressenti qu’on lui arrachait le cœur. Au fond d’elle, elle savait déjà qu’elle ne reverrait plus jamais sa sœur. Depuis lors, elle a vu « la lumière de sa mère s’éteindre » et elle décrit avec émotion l’état de sa maman et les souffrances qu’elle a traversées. Sarah a tout de même repris goût à la vie et veut rendre sa sœur Sabrina fière, en dépit des stigmates qu’elle conserve de sa disparition.

La RTBF (FR) a publié un article sur ce témoignage.

En fin de matinée, c’est Madame Virginie VALENTIN qui a été appelée à la barre des témoins. Virginie était dans la deuxième voiture qui a explosé et elle évoque le 22 mars 2016 comme étant « une date que j’écris en majuscules ». Elle avait pour habitude de se placer toujours dans le deuxième wagon lorsqu’elle montait dans le métro à la station Hermann Debroux. « C’est là ma première erreur ». Sa seconde erreur, selon elle, elle l’a commise en étant un peu à l’avance ce jour-là pour se rendre au travail.

Virginie a expliqué que juste avant l’explosion, il n’y avait pas d’agitation particulière dans le métro et qu’elle était pour sa part absorbée par son GSM en quête d’informations sur les explosions qui étaient survenues un peu plus tôt à l’aéroport de Zaventem. Le métro s’est arrêté à la station Maelbeek et puis il a redémarré : « Un, deux, boum ! » (un, deux pour le temps que le métro a mis à entrer dans le tunnel, puis boum ! pour le bruit assourdissant de l’explosion). A ce moment, pour Virginie : « Je pense que je vais mourir mais je ne veux pas mourir. J’ai l’impression d’être hors de mon corps ». Elle explique ensuite comment elle est parvenue à sortir de la voiture et de la station de métro, avec d’autres personnes, tout en précisant conserver un sentiment de culpabilité à cet égard : « Je me rends compte qu’ils sont à la traine, mais il m’est impossible de faire demi-tour, mon corps est passé en mode automatique, mon cerveau en mode de survie. Il est happé par la survie ».

Elle a fait état de ses graves blessures, avec notamment une fracture au niveau cervical et de lourdes lésions auditives : « Je ne comprends pas comment il est possible que je sois sortie vivante. Le corps est une machine de guerre ». S’agissant spécifiquement des séquelles ORL, elle a indiqué : « Acouphènes, hyperacousie, perte auditive : le trio gagnant pour vous isoler ». Virginie a encore fait part de son inquiétude pour l’avenir : « Comment ce corps va-t-il vieillir » ?

Depuis qu’elle a repris le travail, Virginie ne prend plus le métro, sauf si elle n’a pas d’autre choix et elle précise que « Quand le métro passe à Maelbeek, mon corps pleure ». Elle a encore précisé que sa colère est aujourd’hui dirigée vers l’Etat « qui a failli par trois fois, d’abord pour ne pas avoir empêché l’attentat de Zaventem, ensuite pour ne pas avoir arrêté le métro, et enfin pour avoir livré les victimes en pâture aux assureurs ».

Ce témoignage a été repris par la DH (FR).

En début d’après-midi, la Cour a procédé à l’audition de Monsieur Bernard HECHT, papa de Léopold HECHT décédé à 20 ans des suites de l’attentat survenu à la station de métro de Maelbeek, alors qu’il se rendait à la bibliothèque de l’université Saint-Louis où il était étudiant en droit, véritable intellectuel brillant. Avant de prendre le métro, sa maman avait entendu qu’il y avait eu une double explosion à l’aéroport de Zaventem et elle avait proposé de conduire Léopold en voiture à l’université. Léopold avait refusé en disant que les terroristes auraient gagné si nous cédions à la peur.

Monsieur HECHT a expliqué que son fils a été grièvement blessé et qu’il est mort à l’hôpital quelques heures plus tard : « Nous nous sommes relayés à son chevet, nous avons pu lui parler. Nous sommes convaincus qu’il a reçu nos paroles. Quelques temps après minuit, on nous a dit que c’était fini et nous avons alors marqué notre accord sans hésiter pour un don d’organes ».

Pour Bernard HECHT, il est important de « garder un peu d’humanité dans les ténèbres qui nous entourent ». A la fin de son témoignage, Bernard HECHT s’est adressé aux accusés comme il suit : « Vous vous trouvez à un carrefour où il faut faire un choix. Vous pouvez choisir de poursuivre sur le chemin de la haine ou bien chercher l’humanité au fond de vous. Si vous êtes courageux et que vous faites le choix de vous engager sur le chemin de la réconciliation, vous me trouverez sur votre chemin ».

Ce témoignage a fait l’objet d’un article sur BX1 (FR).

La Cour a alors entendu le témoignage de Monsieur Hans VAN DER BIESEN, directeur de l’Hôtel THON, qui a servi de poste médical improvisé pour de nombreuses victimes de Maelbeek. Il a expliqué que lui et le personnel de l’hôtel ont d’abord essayé de rentrer dans la station de métro pour fournir de l’aide, mais que la fumée était trop forte. Ils ont alors prévenu les secours, tout en bloquant une bande de circulation de la rue de la Loi pour que ceux-ci puissent arriver le plus rapidement possible. Lui et son staff ont ensuite évacué les meubles au rez-de-chaussée de l’hôtel, afin que la Croix Rouge puisse installer son point de triage.

Entre 40 et 50 personnes blessées ont ainsi été accueillies au sein de l’hôtel, la plupart d’entre elles ayant pu sortir de la station par leurs propres moyens. Ils ont mis des draps sur les fenêtres pour éviter que les passants puissent voir les victimes. Ils ont aussi permis à des gens d’appeler leurs proches avec le téléphone fixe de l’hôtel.

Monsieur VAN DER BIESEN a expliqué que des séances psychologiques ont été organisées pour son personnel et que la décision a été prise de garder l’hôtel ouvert, afin que ses employés puissent se voir et discuter entre eux du traumatisme causé par l’attentat. Le dixième juré a posé une question au témoin, quant à l’état psychologique de son équipe. Monsieur VAN DER BIESEN a répondu que chacun avait réagi de manière différente, certains employés ayant eu besoin d’un suivi psychologique plus longtemps que d’autres.

La journée s’est achevée avec le témoignage de Madame Ghita BERRAHO et de Madame Amina LAFQUIRI, respectivement la mère et la sœur de Loubna LAFQUIRI, qui est décédée à Maelbeek, alors qu’elle avait 34 ans et qu’elle était mère de trois enfants.

Loubna avait écrit un message à sa sœur Amina trois minutes avant son décès pour prévenir sa famille, qui était au Maroc et qui devait revenir prochainement en Belgique : « ça a pété à Zaventem, faites gaffe ! ». Lorsque la famille a appris l’explosion à Maelbeek, elle n’a pas immédiatement pensé que Loubna pouvait se trouver dans le métro. Mais Loubna est restée injoignable. Etant au Maroc, Madame BERRAHO et sa fille Amina n’ont pas pu personnellement chercher Loubna pour essayer de la localiser dans un hôpital, ce qui a été source d’une très vive inquiétude. Au fur et à mesure que le temps passait, l’étau du désespoir s’est resserré de plus en plus. Elles ont vraiment espéré jusqu’à la dernière seconde que Loubna soit encore en vie, jusqu’à l’annonce officielle de son décès.

Comme d’autres victimes, la maman de Loubna a souligné que la bombe n’a pas seulement explosé à Maelbeek, mais aussi et surtout directement chez eux, dans leur maison, leur foyer. Elle a aussi précisé : « Nous étions une famille pleine d’éclats de rires, de joie de vivre. Nous avions encore tellement de projets à réaliser Loubna et moi. Depuis la dépression ne nous quitte plus. Nous étions tous ambitieux, tout s’est effondré ».

La sœur de Loubna a indiqué qu’elle n’avait pas la grandeur d’âme de pardonner aux terroristes. Elle est toujours en colère qu’ils se soient permis de briser leur vie. Elle a dit à leur attention : « De quelle dignité parlent-ils ? Que représentent ces fouilles par rapport aux meurtres qu’ils ont commis ? Nous voulons réparation et que justice soit faite ».

Mardi 21 mars : témoignages des parties civiles

Cette journée de témoignages a également été résumée par la RTBF (FR) et BX1 (FR)

En début d’audience, la Cour a entendu les témoignages de Monsieur Thibault JONCKHEERE et de Madame Vanessa DECAUX. Monsieur JONCKHEERE, employé de la STIB, était présent dans la 2ème voiture qui a explosé (il se trouvait à 2m75 du kamikaze, assis face à lui en diagonale). 

Il a déclaré notamment : « Jamais je ne pardonnerai à ceux qui ont mis la vie de mes enfants en danger. Je suis plongé dans le noir, j’ai l’impression que mes oreilles sont débranchées. Je ne sais pas si je suis mort ou si je suis vivant. Et puis je ressens un énorme mal de crâne qui me fait comprendre que je suis vivant. J’ai l’impression d’être au niveau -3 d’un immeuble de 25 étages qui s’est effondré sur moi. De toutes les richesses de la langue française, il n’y a pas de mots pour décrire l’état de la voiture 2 à ce moment-là. La voiture 2, c’était pour moi un mélange entre Hiroshima et Nagasaki. » Il décrit avoir pris la décision la plus difficile de sa vie en quittant le wagon. Il s’en veut encore aujourd’hui car il aurait pu aider plus de personnes. 

Une fois sorti de la station de métro, il a été transféré en chaise roulante à l’hôtel THON et a ensuite été opéré à l’hôpital Brugmann. Le soir, quand tout le monde était parti, il a rampé par terre et s’est traîné jusque dans la salle de bain pour se regarder. Il a été profondément choqué lorsqu’il a vu son visage défiguré par les brûlures. 

Selon Thibault : « J’ai reçu beaucoup de solidarité mais pas des assurances. Elles contribuent à rendre plus difficile le fait de pouvoir me relever. Si pour lui (en parlant du médecin conseil de l’assurance), ce n’est pas si grave que ça, je veux bien échanger ma vie avec ce médecin, qu’il prenne ma vie depuis le 22 mars 2016. Au moment où je vous parle, je ne dors toujours pas la nuit, je fais des cauchemars de guerre. J’ai un mal de tête et des acouphènes depuis 7 ans. La douleur impacte mon humeur. Elle a pris ma joie, mes blagues ». Il souligne que l’impact du blast sur le cerveau a été documenté au départ d’études américaines mais que les experts belges des assureurs ignorent ces études.

Il a encore souligné : « Je passais par là par hasard. J’ai pris cette haine en pleine gueule. » Aujourd’hui, il travaille toujours à la STIB mais plus dans la même fonction. 

Madame Vanessa DECAUX est l’ancienne compagne de Monsieur JONCKHEERE (ils se sont séparés après les attentats). Elle a évoqué les importants changements chez son ancien compagnon depuis l’attentat. Changements physiques d’abord (il était brulé, défiguré), changements intérieurs ensuite (les maux de tête, la vie brisée, les acouphènes). 

La matinée s’est poursuivie avec l’audition très émouvante de Madame Anna PANASEWICZ, qui est la fille de Madame Janina GRAZYNA PANASEWICZ, décédée à Maelbeek. 

Elle a décrit sa maman comme une personne heureuse, toujours de bonne humeur, toujours présente pour sa fille et sa petite fille. Sarah, la fille de Madame Anna PANASEWICZ, était très proche de sa grand-mère. Elle avait 4 ans au moment des attentats. Lorsque Anna était enfant, sa maman fut contrainte de quitter la Pologne pour aller en Belgique chercher du travail. Elle a souligné à quel point sa maman a toujours été forte et courageuse et ne s’est jamais plainte ; à quel point elle a consacré sa vie à ses enfants et ses petits-enfants. 

Le jour des faits, Janina était passée tôt le matin à la société de titres services dans laquelle elle était employée. Elle est ensuite partie pour ne pas être en retard au travail. La famille chez qui elle devait aller faire le ménage a contacté Anna pour prévenir que sa maman n’était jamais arrivée… Anna (qui était enceinte de 5 mois le 22 mars 2016) n’a pas pu voir le corps de sa maman. Elle n’a pu voir qu’un tout petit sac en plastique qui contenait quelques restes. 

En fin de matinée, c’est la famille de Gilles LAURENT, décédé à Maelbeek, qui a été appelée à la barre, à savoir ses trois sœurs Marlène, Alice et Sylvie LAURENT

Au moment des attentats, Gilles était revenu du Japon où il vivait avec sa famille pour monter un film et il logeait temporairement chez une de ses sœurs à Etterbeek. Gilles était le seul frère de la famille. Il était considéré comme un petit miracle car il est né après le décès de deux petites sœurs nées prématurément. 

C’était quelqu’un de généreux, de passionné et plein de conviction. Il avait une conscience écologique profonde. Il était engagé et condamnait l’inégalité, le racisme, l’intolérance et l’obscurantisme. Gilles, c’était aussi ses amis, la nature, Bouillon (sa ville natale) où il revenait chaque fois avec ses chaussures de marche. Pour son premier film, Gilles avait choisi pour thème les lendemains de la catastrophe de Fukushima. Il était curieux et passionné de tout. 

L’une des sœurs a notamment déclaré à l’attention des accusés : « Vous êtes tous responsables Messieurs, quel que soit votre rôle. Notre société est également responsable. Messieurs, je n’ai pas de haine à votre égard. Je regrette que vous n’ayez pas eu la chance de grandir dans un monde de tolérance envers l’autre. On se relève, pas tout à fait droites, toujours un peu bosselées et cabossées. Gilles, comme tu vois Marlène, Sylvie et moi on est debout. Le plus important c’est qu’ils n’ont pas réussi à détruire le fil invisible qui nous relie, tous les 4. Quand tu es parti j’étais terrorisée à l’idée d’oublier le son de ta voix. Mais je ne l’oublie pas ». 

L’après-midi a débuté par l’audition de Monsieur Walter BENJAMIN, gravement blessé (amputation d’une jambe) à la suite de l’attentat de Zaventem. Walter devait se rendre en Israël pour voir sa fille. 

Il a déclaré : « Le monsieur à côté de moi était décédé, sans tête. Sa tête avait explosé et était passée au-dessus de moi. » Grièvement blessé au niveau des jambes et perdant beaucoup de sang, Walter a été aidé par un employé de l’aéroport qui l’a empêché de s’endormir et lui a donné un téléphone pour qu’il puisse appeler sa maman. Un militaire lui a ensuite fait un garrot à la jambe droite. 

Il s’est réveillé à l’UZ BRUSSEL. Ce qui l’a fait tenir, c’est l’image de sa fille qui serait restée sans père. Il a subi 14 opérations. Selon lui, sa fille a aujourd’hui des traumatismes qui ressortent et elle aura des séquelles toute sa vie. 

Walter estime que la Belgique a totalement abandonné les victimes depuis le 22 mars 2016. Il n’y a eu aucun suivi « d’office », aucun programme de réinsertion professionnelle pour ceux qui n’ont pas pu reprendre leur activité professionnelle antérieure. Pour lui : « L’important au final ce ne sont pas les montants des indemnités mais le fait qu’on ne puisse pas refermer ce chapitre. Chaque jour on nous demande des documents complémentaires pour les assurances (ex : bilan comptable de ma société en 2012). » Il évoque aussi sa prothèse de jambe, qui doit être remplacée, et le fait que l’assurance de l’aéroport n’a encore donné aucune suite à cette demande de remplacement, alors qu’il n’a pas les moyens pour financer l’acquisition d’une nouvelle prothèse. 

Walter se demande aussi pourquoi l’Etat paie les avocats des accusés mais que les victimes doivent payer leur propre avocat. Il critique le fait que Me EZKENAZI, avocat d’ABRINI, aurait déclaré dans la presse que « c’est un honneur » de défendre son client. Walter BENJAMIN a ensuite levé dans sa main droite un coran, en expliquant s’être rendu au Maroc et avoir rencontré un imam pour savoir si le coran invite au meurtre : main levée, coran brandi, il lit une sourate du coran. L’accusé AYARI s’est alors mis à hurler dans son box que Walter n’avait pas à insulter le coran, que la victime devait se taire. Salah ABDESLAM a surenchéri en disant que « c’est honteux d’entendre ça, que eux (les accusés) ils n’ont rien fait ». En réponse, Walter BENJAMIN a pointé du doigt les accusés en les traitant d’« assassins » et que la Belgique aurait dû les transférer au Maroc. 

Après une suspension de l’audience ordonnée par la Présidente pour apaiser les esprits, l’audition de Monsieur Walter BENJAMIN a pu reprendre dans le calme, même si Walter a fini son témoignage en s’adressant à nouveau aux accusés : « Je ne vous souhaite pas un bon ramadan, votre place étant définitivement en enfer ». Me CARETTE a ensuite pris la parole et a dit à Walter BENJAMIN « je suis l’avocat de Ibrahim FARISI et je vous remercie particulièrement pour votre témoignage ». 

Quant à ABRINI, il a déclaré qu’on « aurait pu éviter ce genre de propos de la part de ce témoin». Selon lui, c’est le rôle de Madame la Présidente de dire « non il n’y a pas d’assassins ici, ils sont présumés innocents », ajoutant qu’il y a eu des accusés acquittés à Paris. Et la Présidente de répondre : « Je pense que je ne me débrouille pas si mal. »

Ce témoignage a été repris par Le Soir (FR) et La Libre (FR).

L’après-midi s’est poursuivie plus sereinement avec le témoignage de Monsieur Gaëtan MEULEMAN, qui a exercé dans le secteur des soins intensifs pendant très longtemps (médecine de catastrophes) et qui est redevenu volontaire secouriste à la Croix Rouge depuis le soir du 22 mars 2016. 

Ce soir-là, il explique avoir travaillé « en mode automatique » : « La terreur que l’on vit à travers ces victimes, il faut le vivre pour le comprendre. Je vais bien mais je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai un black-out complet par rapport aux visages. J’ai soigné tellement de gens ce jour-là. Aujourd’hui je suis conscient que j’ai fait du mal à ma famille, je me suis séparé de ma compagne, mère de mes enfants, je suis devenu asocial, j’ai perdu contact avec tous mes amis de l’époque. Il a fallu qu’un psychologue mette les mots sur ce que j’avais, à savoir un stress post-traumatique ». Il est anéanti que l’école lui rapporte que son enfant de 10 ans veuille se suicider. 

Par rapport au personnel de la Croix Rouge, il estime qu’énormément de gens ne vont pas bien et qu’ils ne sont pas soutenus. Ceci confirme à quel point les membres des services de secours restent très marqués psychologiquement par les événements du 22 mars 2016.

Gaëtan déclare néanmoins que si cela devait se reproduire demain, il irait aider à nouveau. 

La journée s’est achevée avec l’audition de Gaetano RIZZO, Leonora SALVATRICE et Jonathan ROBINSON. Il s’agit de la famille de Madame Patricia RIZZO (ses parents et son fils) qui est décédée à Maelbeek. 

Patricia RIZZO était fille unique. Il ne reste aux parents que le souvenir de la joie de leur fille. Elle était dans la rame de métro qui a explosé, juste à côté du terroriste. Le fils de Patricia conclut que la peine maximale devrait être prononcée sans remise de peine, qu’il y va de la sécurité de tous.

Soutien et défense

V-Europe fournit un soutien à toute victime de terrorisme qui le demande. Au moins un de nos coordinateurs est présent chaque jour au procès, et porte une veste blanche distinctive avec le logo de V-Europe dans le dos. N’hésitez pas à leur faire remarquer votre présence si vous le souhaitez. Plus d’informations sur nos coordinateurs sur le site web de V-Europe, en appelant ce numéro : +32 10 86 79 98 ou par mail : info@v-europe.org.

Vous souhaitez être défendu lors du procès ? V-Europe a mis en place un collectif d’avocats qui défendent les victimes pendant le procès. Guillaume Lys, Nicolas Estienne, Adrien Masset et Sanne de Clerck joignent leurs forces pour vous défendre pendant ce long procès. Plus d’informations ici ou par mail à l’adresse 22-3@v-europe.org.  

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Treizième semaine du procès (copie)
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